Eau vive

Je vous avais écrit quelques mots... vous souvenez-vous ?

01 août 2013

Les silences en dents de scie

Tu ne le sais pas, tu ne peux pas le savoir, puisque tu ne connais de moi que des moments que je veux bien emplir de ces bruits familiers.
Je suis silencieuse.
Sais-tu que je peux passer des journées entières sans dire un seul mot ? Sais-tu que cela ne me dérange pas, oh non ! Imagine-moi, suçotant mes silences comme des bonbons à l'anis, au parfum si subtil et riche. Mais non, bien sûr, comment pourrais-tu l'imaginer ? La solitude est si égoïste ! C'est une sauvage, ma belle vie loin de l'autre.

Sous mes dehors exubérants, mes éclats de voix, mes propos tumultueux qui peuvent meubler les silences les plus opaques, derrière mes longs papotages au téléphone, mes conversations à bâtons rompus qui nous permettent de ne pas entendre les aiguilles qui dansent une valse à 60 temps, tapi et presque impatient, mon silence, mon ami, mon frère de non-dits.

Je l'aime tant en moi, qui éclate en fanfare dès la porte de ma maison close. Sais-tu que je ne reçois plus jamais personne ? Que ma table est vide, mon frigidaire rempli de pots de yaourts. Sais-tu que j'aime cette porte close ? Cette sonnette qui ne marche plus depuis de longs mois et que je ne répare pas. Je souris de ce bouton accolé à mon nom. Ce bouton que certains tentent parfois d'actionner. Certains, qui, se demandant où je suis, tentent alors de le savoir. Je suis dans mon silence. Et j'aime regarder mon téléphone vibrer bizarrement devant mon regard amusé. Je ne réponds pas. Je le regarde, me souvenant que d'autres ont une vie sociale. So-cia-le.
J'ai arrêté tout cela. Les amis, les repas, les apéros, et même le sexe, et même de passage.
J'écoute dans la radio des passionnés me bercer de leur culture en éclats de voix. Remplie toute entière. Et j'oublie. Hormis leur passion qui m'a habitée quelques heures. Je vis par leurs voix interposées. Et cela me suffit.
Je lis, feuillette, me plonge, dévore, et oublie. Me remplis toute entière de leurs mots subtils, de ces vies dénudées, indécentes, de leurs intimités. Et j'oublie.
J'attends qu'ils reprennent leur place.
Mes silences en dents de scie. Qui grincent sans bruit. Qui arrachent les liaisons subtiles qui me reliaient à la vie sociale. Quel drôle de mot ! "Sociale".
Non, vraiment, cela ne me manque pas.
Je l'aime, ma scie que tu ne connais pas. Ma scie jolie, qui m'aime et me suit.
Ne te méprends pas, j'aime les autres. J'aime leurs sourires, et leur sourire à mon tour. J'aime partager un instant avec eux. J'aime ces moments. Parce que je sais qu'ils vont finir.

Je pensais -avant- que la vie solitaire, la vie silencieuse, était un tourbillon de pensées qui aspiraient le dedans vers le dedans.
Mais non.
Mon silence se prend par son manche familier en bois poli, il est là, fier et droit, et ses dents tranchantes, prises dans le bon sens, chantent dans le noir des silences. Au début, il déchiquetait les instants. Bruyamment ! Il faut bien débuter, que veux-tu ! Maintenant, je sais qu'il faut lui donner un mouvement ample et presque soyeux. Alors mes silences en dents de scie amorcent leur mouvement de va-et-vient qui me bercent. Ils rompent les liaisons hasardeuses, grignotent proprement les désirs qui pensaient avoir besoin de l'autre, là, à proximité. 

Si tu devais être jaloux d'une seule chose de ma vie, que ce soient d'eux, mon ami. Mon Toi !
Tu m'écoutes te parler de ma future vie. De mon déménagement loin de tout ce que je connais. De ce village où j'irai cultiver mes silences. Te souviens-tu de Candide ? "Il faut cultiver son jardin". Il m'aura fallu du temps pour l'aimer, ce jardin. Tu m'écoutes. T'inquiètes-tu de savoir que tu ne vas plus jamais m'entendre ?
Alors, tu écouteras - mais si, tu l'entendras - ce bruit de scie, qui, lentement, coupe l'écorce de cette vie qui m'enserre et dont je m'exerce à doucement libérer l'aubier.
Tu n'oublieras pas ? Le bruit silencieux de la scie. Et tu souriras.